Al Qaida revendique le bain de sang à Nairobi

De fortes explosions et des tirs nourris, suivis de fumées noires, ont été entendus et vus lundi en début d’après-midi par un journaliste de l’AFP posté près du centre commercial de Nairobi Westgate pris d’assaut par un commando islamiste, alors que les autorités kényanes ont annoncé que l’assaut contre le commando islamiste touchait à sa fin.

Le journaliste de l’AFP a entendu «au moins trois explosions» et deux séries de «tirs nourris».

La fumée s’est échappée en épais nuages noirs juste après les explosions et était visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

Dans la zone entourant le bâtiment, les forces de l’ordre ont immédiatement demandé aux journalistes et secouristes de se mettre à l’abri, alors que des ambulances se dirigeants vers le lieu des explosions.

La police kényane a affirmé lundi avoir secouru plusieurs otages et tué deux terroristes, tout en précisant que les affrontements se poursuivaient après les fortes explosions entendues.

«Nous venons juste de réussir à secourir quelques otages», a déclaré sur Twitter le chef de la police kényane, David Kimaiyo, sans toutefois en préciser le nombre. «Nous gagnons de plus en plus de terrain sur les assaillants», a-t-il affirmé.

Un membre des forces spéciales kényanes qui venait de participer aux affrontements a dit à l’AFP avoir vu des islamistes «une fois» seulement.

«C’était une partie de cache-cache», a-t-il ajouté, «et à la fin nous avons dû utiliser une force maximale pour en finir avec ces gars».

Les islamistes ont pris d’assaut samedi midi le luxueux centre commercial Westgate, bondé de Kényans et expatriés venus faire leurs courses du week-end ou attablés aux cafés.

48 heures après le début de l’attaque, la Croix-Rouge parlait de 69 morts au moins, et de presque autant de personnes portées disparues (63).

Tentatives pour maîtriser le commando

Plus tôt lundi matin, à l’aube, une intense fusillade et des explosions ont été entendues dans le centre commercial, où les forces de l’ordre kényanes ont lancé un nouvel assaut pour tenter de maîtriser le commando islamiste retranché dans le bâtiment avec des otages depuis plus de 40 heures.

Le carnage a été revendiqué par les insurgés islamistes somaliens shebab, qui ont dit avoir agi en représailles de l’intervention militaire kényane en Somalie.

Le bilan pourrait encore s’alourdir, le nombre d’otages toujours retenus restant indéterminé et les forces de l’ordre découvrant de nouveaux cadavres lors de leurs assauts.

Dans une déclaration audio mise en ligne sur internet, le porte-parole des shebab, Sheikh Ali Mohamud Rage, a menacé d’ordonner d’abattre les derniers otages, face à la «pression» exercée par les forces kényanes et leurs alliés «chrétiens» sur les assaillants cernés dans Westgate.

«Nous autorisons les moudjahidines à l’intérieur du bâtiment à agir contre les prisonniers», a déclaré ce porte-parole, qui prétend que le groupe islamiste est en contact avec les preneurs d’otages.

Lundi matin, la fusillade a duré une quinzaine de minutes, provenant des environs du centre, selon des journalistes de l’AFP présents sur place.

Elle a été suivie par trois fortes explosions, avant que la situation ne semble de nouveau se calmer.

Les forces de l’ordre kényanes, appuyées selon une source sécuritaire par des agents israéliens, ont lancé plusieurs assauts ces dernières 24 heures, et affirment avoir sécurisé la plupart du centre commercial, espérant même maîtriser «rapidement» le commando. Le Westgate est réputé en partie détenu par des Israéliens.

Très peu d’informations sont cependant disponibles sur les évènements dramatiques en cours dans le centre: les journalistes sont maintenus à bonne distance de l’imposant bâtiment rectangulaire de quatre étages depuis samedi après-midi.

En plus des 68 morts, l’attaque a aussi fait près de 200 blessés. Depuis samedi, plus de 1000 personnes ont été secourues. Dimanche encore, Nairobi affirmait qu’une douzaine d’assaillants se trouvaient toujours dans le bâtiment.

Plusieurs étrangers, dont deux Françaises, trois Britanniques, un Sud-africain, une Sud-Coréenne, une Néerlandaise, un Péruvien et deux Indiens, ont été tués dans l’attaque, ainsi qu’un célèbre poète et homme d’État ghanéen, Kofi Awoonor. Cinq Américains et de nombreux autres occidentaux -cibles privilégiées des assaillants- figurent parmi les blessés.

Le président kényan Uhuru Kenyatta a annoncé que son neveu et la fiancée de ce dernier figuraient parmi les personnes tuées. Les responsables de l’attaque «devront payer pour leurs actes ignobles et bestiaux», a-t-il menacé dimanche, affirmant que son pays ne se laisserait pas «intimider».

L’anxiété des proches des otages

En pénétrant dans le centre commercial samedi en début d’après-midi, le commando islamiste a ouvert le feu à l’arme automatique et à la grenade sur la foule des clients et employés du centre. Des heures durant, clients apeurés et employés traumatisés, piégés dans le centre, ont continué d’en émerger par petits groupes, au fur et à mesure de la lente progression des forces de l’ordre.

Il s’agit de l’attentat le plus meurtrier à Nairobi depuis une attaque-suicide d’Al-Qaïda en août 1998 contre l’ambassade des États-Unis, qui avait fait plus de 200 morts.

Des intérêts israéliens au Kenya ont déjà été la cible d’attaques revendiquées par Al-Qaïda: en 2002, un attentat suicide contre un hôtel fréquenté par des touristes israéliens avait tué 12 Kényans et trois Israéliens près de la ville côtière de Mombasa. Presque simultanément, un avion de la compagnie israélienne El Al avec 261 passagers à bord avait échappé de peu aux tirs de deux missiles à son décollage, également à Mombasa.

Selon des témoins, les agresseurs ont «tiré dans le tas» samedi à Westgate. D’après un employé du centre commercial, Titus Alede, «ils ne voulaient pas d’argent», «ils ont dit “vous avez tué notre peuple en Somalie, c’est à votre tour de payer”».

Lundi, Kelly Amit, un Kényan resté toute la nuit à proximité du lieu de l’attaque, a dit encore espérer pour son frère retenu à l’intérieur.

«La dernière fois que mon frère a appelé, c’était pour dire qu’il était dans le centre commercial», a-t-il raconté. «Son téléphone est coupé depuis,» a-t-il ajouté, espérant qu’il était simplement à court de batteries. «J’espère encore qu’il va bien et qu’il se cache quelque part».

Une cible idéale et facile

Ouvert en 2007, le Westgate abrite restaurants, cafés, banques, un grand supermarché et un cinéma multiplexe qui attirent des milliers de personnes chaque jour. Dans une capitale connue comme le «hub» de l’Afrique de l’Est, où vivent de nombreux expatriés rayonnant dans toute la région, l’endroit était régulièrement cité par les sociétés de sécurité comme une cible possible de groupes liés à Al-Qaïda comme les shebab.

Washington, qui a dénoncé un acte «ignoble», a dit enquêter sur des informations non confirmées faisant état de la présence d’au moins trois ressortissants américains parmi les assaillants. Les shebab ont affirmé ne pas être à l’origine des listes de noms des assaillants, parmi lesquels des étrangers, circulant sur internet.

La France a dénoncé une attaque «lâche», également condamnée à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU et le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon.

La classe politique kényane, au pouvoir ou dans l’opposition, a, elle, appelé à l’unité face à cette crise.

Le vice-président William Ruto a demandé un ajournement de son procès devant la Cour pénale internationale (CPI) pour revenir gérer la situation –sa demande devait être examinée lundi matin. M. Ruto est jugé pour son rôle présumé dans les violences postélectorales kényanes de fin 2007-début 2008, qui avaient fait plus de 1000 morts.

Les shebab ont expliqué sur leur compte Twitter, coupé depuis, que «ce que les Kényans voient à Westgate, c’est de la justice punitive pour les crimes commis par leurs soldats» en Somalie «contre les musulmans».

L’armée kényane est présente depuis fin 2011 en Somalie, et a infligé, dans le cadre d’une force africaine soutenant les fragiles autorités somaliennes, de nombreuses défaites aux islamistes.

 

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